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Après
des mois d'extraordinaire publicité, et avec le soutien apparemment
unanime de la communauté scientifique internationale, la "
Global Seed Vault " a été officiellement inaugurée aujourd'hui
sur l'île de Svalbard, en Norvège. Nichée au cœur d'une montagne,
cette Caverne est en fait un morceau de glace géant capable de
contenir 4,5 millions d'échantillons de semences entreposées dans le
froid pour les besoins futures de l'humanité. L'idée est que si une
catastrophe majeure frappait l'agriculture mondiale, comme les
retombées d'une guerre atomique par exemple, les pays pourraient se
tourner vers la Caverne pour en retirer des semences et redémarrer
une production alimentaire. |
Cependant,
cette "ultime niche de sécurité" pour la biodiversité
dont dépend l'agriculture mondiale est malheureusement le dernier acte d'une
stratégie plus vaste qui vise à faire de la conservation ex situ (hors
sites) dans des banques de semences l'approche dominante pour la conservation
de la diversité des plantes cultivées. Elle procure une fausse impression de
sécurité dans un monde où la diversité des plantes cultivées présente
dans les champs des agriculteurs continue de s'éroder et d'être détruite à
un degré qui va en s'aggravant et contribue aux problèmes d'accès qui
rongent le système ex situ international.
Des
affirmations fausses
Cary
Fowler, directeur du Global Crop Diversity Trust et l'un des principaux
partisans de la Caverne, déclare que l'initiative " sauvera les plus
importantes collections au niveau mondial des 21 plantes cultivées
alimentaires les plus importantes des pays en développement." Même
s'il est vrai que la diversité des plantes cultivées nécessite d'être
sauvegardée et protégée, car une diversité irremplaçable est en train de
disparaître à une vitesse alarmante, compter uniquement sur l'enfouissement
de semences dans des congélateurs n'est pas une réponse. Il y a actuellement
dans le monde 1500 banques de gènes ex situ qui n'arrivent pas à conserver
et préserver la diversité des plantes cultivées. Des centaines d'échantillons
stockés sont morts, car beaucoup ont été rendus inutilisables par manque
d'information de base sur les semences, et une quantité innombrable d'autres
ont perdu leurs caractéristiques uniques ou ont été génétiquement
contaminés lors de remises en culture périodiques pour la multiplication.
Cela s'est produit partout dans le système ex situ, pas seulement dans les
banques de gènes des pays en développement. C'est pourquoi le problème
n'est pas d'être pour ou contre les banques de gènes, mais réside dans le
fait de compter sur une seule stratégie de conservation qui comporte, en
elle-même, une série de problèmes.
Le
problème le plus grave quand on axe la conservation des semences uniquement
sur le système ex situ, et que la Caverne de Svalbard renforce, c’est qu'il
est fondamentalement injuste. Il enlève des variétés végétales uniques
aux agriculteurs et aux communautés qui les ont créées au départ, sélectionnées
et partagées et les empêchent d'y accéder. La logique est que comme les
variétés traditionnelles des communautés sont remplacées par des nouvelles
variétés qui sortent des laboratoires de recherche - des semences qui sont
censées produire des rendements plus élevés pour nourrir une population qui
augmente – les variétés anciennes doivent être mises de côté comme
"matière première" pour une sélection végétale future. Ce système
oublie que les agriculteurs sont les premiers sélectionneurs du monde et
qu'ils continuent de l'être. Pour avoir accès aux semences, vous devez être
intégré à tout un cadre institutionnel dont la plupart des agriculteurs
dans le monde ignorent même l'existence. Dit simplement, l'ensemble de la
stratégie ex situ répond aux besoins des scientifiques et non des
agriculteurs.
De
plus, le système fonctionne sur l'hypothèse suivante : une fois que les
semences des agriculteurs entrent dans une unité de stockage, elles ne leur
appartiennent plus et la négociation sur les droits de propriété
intellectuelle et autres droits sur ces semences est l'affaire des
gouvernements et de l'industrie des semences elle-même. Dans les soit disant
banques de gènes publiques, les semences deviennent partie du "domaine
public" quand ce n'est pas "sous la souveraineté nationale"
(ce qui se traduit de plus en plus par propriété de l' État). Le Groupe
consultatif de recherche agricole international (GCRAI), qui dirige près de
15 banques mondiales de gènes pour les plantes alimentaires de base les plus
utilisées, a même mis en place un arrangement légal de
"curatelle" qu'il exerce sur le coffre au trésor des semences
paysannes qu'il détient "pour le compte" de la communauté
internationale, sous les auspices de la FAO. Pourtant ils n'ont jamais demandé
aux agriculteurs dont ils ont pris les semences au départ, si cela leur
convenait et ils les ont laissés totalement en dehors de l'arrangement de la
curatelle.
La
nouvelle Caverne de Svalbard est bien installée au sommet de cette mauvaise
construction et de ces fausses hypothèses, et exacerbe inévitablement ces
problèmes. Et comme c'est une collection de sauvegarde pour la "fin du
monde", cela élève les enjeux à de nouvelles extrémités. Personne ne
peut vraiment garantir que la Caverne sera efficace pour conserver les
semences vivantes et sa sécurité n'a pas été testée. Quelques jours avant
l'ouverture de la Caverne, Svalbard a été le centre du plus gros tremblement
de terre de l'histoire de la Norvège, même si l'étude de faisabilité de l'équipement
garantissait qu' "il n'y avait pas d'activité volcanique ou sismique
significative" dans la région. Mais ce qui est plus gênant que
n'importe quelle question technique, c'est le problème de l'accès, car les
clés sont détenues par un petit nombre de mains.
Difficultés
pour l’accès et les bénéfices
La
Caverne ne résout pas les problèmes cruciaux relatifs à l'accès et aux bénéfices
du bien le plus précieux de la biodiversité agricole mondiale. Le
gouvernement norvégien est responsable en dernier ressort de la Caverne et il
est actuellement vu comme juste et digne de confiance, mais il n'y a aucune
garantie que la politique de ce pays ne change pas un jour. Le gouvernement
norvégien le reconnaît d'ailleurs lui-même, puisqu'il a fourni des accords
aux dépositaires, qui durent seulement dix ans et qui comprennent des clauses
les autorisant à y mettre fin en cas de changement de politique. Mais ce qui
est sans doute encore plus important, c'est que le gouvernement norvégien ne
prendra pas ses décisions de manière autonome. Les décisions seront partagées
avec le Global Crop Diversity Trust, une entité privée bénéficiant
d'importants financements du privé et des multinationales.
ll
y a déjà quelques problèmes d'accès avec la Caverne. Pour toutes sortes de
raisons pratiques, les semences ne peuvent pas être entreposées dans la
Caverne si elles ne proviennent pas de banques de gènes qui ont réussi à
dupliquer leurs échantillons dans une autre banque. De plus, les dépositaires
ne sont pas autorisés à déposer des semences qui sont déjà dans la
Caverne. L' Accord standard du dépositaire stipule que "le dépositaire
devra déposer seulement des échantillons de ressources génétiques de
plantes qui sont, autant que le dépositaire puisse le savoir, des échantillons
de ressources génétiques de plantes qui n'ont pas encore été déposée
dans la "Caverne mondiale de semences de Svalbard" et que "le dépositaire
reconnaît le droit au Ministère royal de l'agriculture et de l'alimentation
norvégien de refuser d'accepter des échantillons en dépôt ou de mettre un
terme au dépôt d'échantillons déjà déposés si les échantillons se
trouvent être des doubles de ressources génétiques déjà mises en dépôt
dans la Caverne mondiale de semences de Svalbard."
Une
règle stipule que seuls les dépositaires peuvent avoir accès à leurs
propres collections à Svalbard ou donner l'autorisation à quelqu'un d'autre
de le faire. Avec tous les paquets de semences du GCRAI arrivant déjà en
Norvège, cela veut dire que les centres GCRAI seront les dépositaires de la
majeure partie des semences de la Caverne, ce qui leur donne pratiquement le
contrôle exclusif sur l'accès. En effet, comme l'indique l'étude de
faisabilité de la Caverne des semences, il a été "supposé que la
Caverne commencerait avec un noyau composé de ressources génétiques en
provenance des GCRAI et de celles de quelques banques de gènes nationales clés
et que ces "collections fondatrices" décourageraient toute
duplication ultérieure inutile des ressources à l'intérieur des équipements
de Svalbard." En dehors des 19 instituts dépositaires qui se sont
inscrits à la Caverne jusqu'à présent, seuls trois sont des banques de
semences nationales de pays en voie de développement. La Caverne n'est donc
pas un lieu de dépôt sûr pour n'importe qui, c'est surtout la planque privée
du GCRAI.
En
pratique cela signifie que beaucoup de pays en développement qui voudraient
dupliquer leurs collections à Svalbard ne seraient pas en mesure de le faire
si facilement. Cela serait vu comme une duplication de ce que le GCRAI a déjà
déposé. Ils n'auront pas par conséquent un accès direct aux semences se
trouvant dans la Caverne et qui ont pu être collectées dans leur pays. Pour
l'instant, cela peut ne pas beaucoup inquiéter les gouvernements qui ont des
collections de sauvegarde pour les semences mais la situation pourrait être
totalement différente en cas de scénario apocalyptique lorsque cette
ressource unique et cruciale se trouverait alors uniquement à Svalbard :
quelles décisions prendre alors? Pour les agriculteurs il n'y a pratiquement
aucune possibilité d'accès direct aux semences se trouvant dans la Caverne.
La
fin du monde mise à part, il est important de se demander qui profite réellement
du système ex situ auquel la Caverne contribue. Comme les quelques
multinationales des semences qui contrôlent plus de la moitié des 30
milliards annuels du marché mondial des semences mettent la main sur les
programmes publics de sélection végétale, et que les gouvernements se désengagent
de la sélection végétale, les ultimes bénéficiaires seront ces mêmes
entreprises qui sont à l'origine de la destruction de la diversité des
plantes cultivées.
Cessez
plutôt de détruire la diversité!
Si
les gouvernements étaient réellement intéressés par la conservation de la
biodiversité pour l'alimentation et l'agriculture, ils feraient deux choses.
Leur priorité centrale serait d'abord de concentrer leurs efforts sur le
soutien à la diversité dans les fermes et les marchés de leurs pays plutôt
que de parier seulement sur les grosses banques de gènes centralisées. Cela
signifie qu'ils laisseraient les semences entre les mains des agriculteurs
locaux, avec leurs pratiques agricoles actives et innovantes, en respectant et
en encourageant les droits des communautés à conserver, produire, sélectionner,
échanger et vendre les semences. Mais cela ne se produira pas si les
gouvernements ne remettent pas complètement en question la politique et les réglementations
agricoles et n'arrêtent pas de développer en priorité l'industrialisation
et d'alimenter les marchés mondiaux contrôlés par les entreprises au lieu
de laisser les agriculteurs nourrir librement leurs propres communautés et
pays. Cela signifie faire de la souveraineté alimentaire le fondement d'une
politique agricole au lieu de continuellement pousser l'agriculture toujours
plus sur la voie destructive de l'intégration au marché global dirigé par
les entreprises.
Svalbard
est sur le point d'enfermer la diversité, dans le cas d'une éventuelle
catastrophe. La réelle urgence cependant, est de laisser la diversité vivre
– dans les fermes, dans les mains des agriculteurs, et à travers les marchés
contrôlés par les populations et orientés vers les communautés –
aujourd'hui.
Mise
au point de GRAIN
Quelques
jours après la publication de ce numéro d’A
contre-courant du 26 février 2008,
une critique a été exprimée disant que notre article aurait suggéré une
conspiration alliant la Caverne, le Global Crop Diversity Trust et les
multinationales des semences. C’est une incompréhension qui, heureusement,
n’a pas suscité de réponses ni de couverture médiatique importantes pour
cet article. Notre opinion était que la Caverne et les collections ex
situ en général (et en particulier les institutions impliquées dans la
gestion de ces collections) sont empêtrées dans le contexte mondial actuel où
quelques entreprises dominent la sélection végétale et se servent des
brevets et d’autres mécanismes de manière agressive pour monopoliser
l’accès et le contrôle sur les semences. Dans un tel contexte, même
lorsque les intentions sont parfaitement honorables, les questions relatives
à l’accès et au contrôle des ressources génétiques par n’importe
quelle banque de gènes sont extrêmement importantes et inévitables, et
doivent être traitées en profondeur. Nous espérons que les échanges
et le débat autour de la Caverne et autour des banques de gènes en général
continuera sur ces bases.
Il
nous a aussi été signalé que la note concernant Cary Fowler (paragraphe 2)
était dans le contexte non pas en référence à la Caverne elle-même mais
à une ‘initiative’ de Global Trust, en relation avec la Caverne, pour «
sauvegarder » les semences dans les banques de gènes dans les pays en
développement. Nous regrettons tout malentendu que cela peut avoir entraîné.
Pour des commentaires spécifiques plus récents de Fowler sur la Caverne,
vous pouvez consulter l’article du N-Y Times du 29 février 2008.
Lectures
complémentaires:
Aasa
Christine Stoltz, "Norway's biggest quake hits Svalbard archipelago,"
Reuters, 21 February 2008, http://www.reuters.com/article/
environmentNews/idUSL2173668320080221
Le
gouvernement norvégien et la Caverne de Svalbard:
http://www.nordgen.org/sgsv/
Le
Global Crop Diversity Trust et la Caverne de Svalbard: http://www.croptrust.org/main/arctic.php?itemid=216
Le
Traité international sur les ressources génétiques des plantes pour
l'alimentation et l'agriculture: http://www.planttreaty.org/
GRAIN,
" Le Traité sur les semences de la FAO: des droits des agriculteurs aux
privilèges des obtenteurs Seedling, octobre 2005, http://www.grain.org/seedling/?id=418
Center
for International Environment and Development Studies et al, "Study to
assess the feasibility of establishing a Svalbard Arctic seed depository for
the international community", prepared for the Ministry of Foreign
Affairs and the Ministry of Agriculture and Food, 14 September 2004, http://www.regjeringen.no/en/dep/
lmd/campain/svalbard-global-seed-vault/publications.html?id=463313
Svalbard
Global Seed Vault – Standard Depositor Agreement: http://www.nordgen.org/sgsv/index.php?page=depositor_guidelines
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